Quand la médecine oublie qu’elle forme les médecins de demain

Commentaire. La tribune de Libération de ce lundi 26 juin est assez édifiante. Elle relate le calvaire des étudiants en médecine, les conditions d’inhumanité dans lesquelles s’effectuent leurs internats ou externats, subissant humiliations, mépris, aliénation ou chosification de la part de leurs aînés ou du personnel hospitalier. 

Une chronique de Cerise Fleurtis. Touchant, édifiant à lire jusqu’au bout. Le calvaire des médecins passionnés par l’envie de se dévouer et de soigner et qui se retrouvent complètement découragés. Chaque fois que vous regrettez le manque d’humanité de la médecine sachez qu’elle a peut être été tuée un jour.

 

L’ARTICLE :

La tribune de Libération de ce lundi 26 juin est assez édifiante. Elle relate le calvaire des étudiants en médecine, les conditions d’inhumanité dans lesquelles s’effectuent leurs internats ou externats, subissant humiliations, mépris, aliénation ou chosification de la part de leurs aînés ou du personnel hospitalier.

Camille D, étudiante en médecine, a accepté de témoigner de ces déviances, et de la souffrance qui en résulte. « J’ai fait médecine pour «sauver des vies», comme on dit. Ça implique que j’ai sciemment signé, en mon âme et conscience, une sorte de contrat mettant, si ce n’est ma jeunesse, ma vie au service des patients. C’était mon choix, mon but, ma conviction. ».

Une fois la première année passée, qui est déjà à elle seule toute une épreuve – bourrage de crâne sans réflexion, tirage au sort – arrive l’externat.

Cet externat , nous dit Camille, « c’est trois à quatre ans à passer ses matinées au service de tout l’hôpital. Les chefs, les internes, les patients, les paramédicaux, au service de tout le monde. »Là commence le calvaire. Entre des profs qui ne tiennent pas leurs cours et les insultes au moindre écart, les étudiants deviennent bouche-trou du manque de temps des personnels multiples et à tous les niveaux, accompagnement des personnes, secrétaires, manipulateurs, le tout au milieu des « humiliations, sans parler des remarques sexistes, ou de l’ignorance totale de notre existence. ».

Cet externat sera payé 1€50 à 2€ de l’heure. Il s’accompagne d’un travail personnel colossal pour l’apprentissage théorique, afin d’être prêt pour l’examen et son fameux classement national, classement qui au terme du sacrifice de sa « vie privée, vie sociale, vie familiale, vie tout court en fait » décidera de ce que l’étudiant fera comme spécialité et dans quelle région, le tout asséné comme la sentence du jugement dernier.

Dans ce concours, de nouveaux coups durs « Les sujets que l’on nous donne ont déjà été traités dans certaines facs. Ou alors, ils n’ont ni queue ni tête et comportent des fautes. Bref, on nous reconvoque pour refaire deux épreuves en plus, chacune de six dossiers, donc un total de douze dossiers supplémentaires pour «seulement» deux dossiers défectueux[.. ] Donc voilà, on a joué notre vie future sur un mélange de force mentale, physique et de chance. Sept années de travail acharné pour ça.»

Pas étonnant qu’une étude récente recense pas moins de 66% d’étudiants en médecine qui souffrent d ‘anxiété, 30% de dépressions et 1 jeune médecin sur 5 qui aurait des pensées suicidaires !

Sans parler de l’immense sentiment d’isolement et de solitude.

Comment se comporteront ces jeunes médecins, brisés, humiliés, envers leurs pairs et leurs patients ? Où est passée l’humanité, la compassion, la transmission de la volonté de sauver des vies et de se mettre au service de ceux qui souffrent?

« J’ai fait médecine pour les patients. Pas pour me battre avec mes anciens, actuels ou futurs collègues, de près ou de loin. Je suis épuisée de mettre ma vie à leur service et j’en oublie le sens de tout ça. La seule chose qu’il me reste et qu’ils n’ont pas réussi à m’enlever, c’est cette conviction d’être médecin et de «sauver des vies». Mais pour cela, il va falloir que je me reconstruise, parce qu’actuellement je suis brisée. J’ai même perdu la colère et l’indignation (ça les arrange bien). Je suis une coquille vide avec laquelle on a joué.

Médecine, mon amour, pour toujours et avant tout. Promis, je reviendrai avec ma joie, mon humour, mon humanité, au nom des patients qui en ont besoin, et au nom de ce magnifique métier qu’ils ont souillé au fil des années. »

Par Cerise Fleurtys

Source :

http://www.liberation.fr/debats/2017/06/26/medecine-je-t-aime-moi-non-plus_1579661

 

Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 170