Quand « Je » est un autre

Commentaire.

Etude très intéressante issue du fameux «je est un autre» de Rimbaud. Enfant totalement au départ sous l’emprise d’une mère dont il n’aura de cesse de se séparer, jusqu’à fuir au delà de la poésie et de l’art, vers la corne de l’Afrique, y faire du trafic d’armes, et de mourir  d’une tumeur du genou.

Cette étude montre que l’absence ou la moindre utilisation du JE dans le discours parle de schizophrénie. Que le discours explicatif, humain et religieux (spirituel et mystique) plus important va dans le même sens. Plutôt qu’un discours plus matériel sur le corps et la nourriture.

Nous parlerions de versant mystique, voir «flyé» pour reprendre le mot des québécois.

Nous retrouvons cela dans de nombreux aspects des médecines alternatives. Ce que le DSM IV (classification de psychiatrie) appelle «schizotypique».

Je pense que tout cela est assez juste , mais qu’il faut tenter d’y voir justement une recherche pour comprendre son histoire et la reprendre en main, pour tenter de ne pas basculer dans la psychose.

La clé, au fond, c’est de pouvoir dire «Je suis, je».

Au delà des aspects psychotiques le «Je est un autre» se retrouve dans de nombreuses maladies auto immunes, fatigue chronique, SEP, dépression, ce sont des formes organisées corporelles de noyaux psychotiques.

L’ARTICLE :

Les lecteurs appréciant par ailleurs la musique reggae savent qu’en disant « I and I » (moi et moi) pour signifier « toi et moi », certaines chansons (influencées par la culture rastafari) affirment ainsi que chaque individu constitue un élément indissociable d’un même tout (la divinité). À l’inverse, on sait que l’emploi du pronom personnel « Je » est plus rare chez des sujets psychotiques tendant à parler d’eux-mêmes à la troisième personne, comme s’il s’agissait d’un tiers.

Une étude réalisée aux États-Unis s’appuie sur une approche informatique pour analyser le langage des patients schizophrènes (comparativement à des sujets avec des troubles dysthymiques), en ne s’intéressant pas seulement au fond du discours, mais à la façon dont les patients s’expriment. Les auteurs confirment la raréfaction classique du pronom « Je » (première personne du singulier) et l’emploi plus fréquent de la troisième personne du pluriel (« Ils ») chez les scripteurs schizophrènes, par rapport à des auteurs avec des troubles de l’humeur. Autre constat : les écrits des psychotiques utilisent « moins de mots relatifs au corps et à la nourriture (words describing the body and ingestion), mais plus de mots concernant l’être humain et la religion » (toujours par rapport aux sujets souffrant de troubles dysthymiques). Le langage d’ordre « perceptif et causal » se révèle corrélé négativement au contexte schizophrénique, mais positivement à celui des troubles de l’humeur.

On observe également une évolution du langage dans le temps : au début de la psychose, les éprouvés anormaux (aberrant experiences) ressentis par le patient suscitent en lui la quête d’une explication qui le conduirait à augmenter dans son vocabulaire la place accordée à la causalité (comme les mots « car » et « parce que »), parallèlement à ses sensations bizarres. Mais avec l’affermissement ultérieur d’une pensée délirante, il semble que le psychotique ne ressente plus la nécessité de rechercher des explications relatives à son vécu insolite, car les mécanismes explicatifs s’enracinent désormais dans ses intuitions délirantes, de sorte que son langage reflète alors un moindre recours à un processus causal pour décrire des ressentis étranges.

Les auteurs suggèrent d’interpréter cette moindre focalisation sur le « Je » dans la schizophrénie comme une dépréciation possible de la centration sur soi, voire « peut-être comme une perception de soi-même comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre », dans une assimilation du « moi » à des tiers (« eux », « les autres »), comme dans la conception rimbaldienne de la connaissance de soi : « Je est un autre. »

Dr Alain Cohen

Référence

Fineberg SK et coll.: Word use in first-person accounts of schizophrenia. Br J Psychiatry 2015; 205: 32–38.

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