LES APPARENCES : Utilité et pièges

Une apparence est un ensemble de messages que je vais émettre ou que je vais capter chez l’autre. Certains sont superficiels : les vêtements et les modes, les voitures et les maisons, les clubs de sport et les clubs de vie, les bijoux et les parfums, les piercings et les tatouages.
D’autres sont plus profonds : les métiers, les choix de groupes et les opinions, les uniformes officiels et les codes vestimentaires qui nous rattachent à un groupe.
Ou encore plus personnels : les gestes et les attitudes, les façons de marcher, le ton de la voix, le choix des mots, les positionnements à l’intérieur d’un groupe.
Les choix se mélangent avec les expressions, le verbal avec le non-verbal. Le volontaire peut finir par se confondre avec l’involontaire. Finalement tout cela ne permet pas vraiment de savoir qui est l’être « derrière ». Et comment cet être qui est derrière arrive à fonctionner et vivre avec ses apparences. C’est ce que nous allons voir.

La mécanique des apparences
Je vous propose de considérer les apparences comme une interface entre moi et les autres, qui peut se voir sous trois modes : l’écran de projection, la membrane, le miroir.

Les apparences sont comme un écran de projection
Sur cet écran, j’envoie les messages que je veux communiquer à l’extérieur. L’autre voit ce que je projette, une « image de ». C’est mon apparence dans le sens le plus basique. L’écran du cinéma de la vie, le lieu de communication commun.
Mais si je regarde bien, cet écran de façon imagée a ceci de particulier qu’il a une double face.
Chacun de son côté, moi et les autres projetons dessus. L’image finale n’est pas simplement ce que j’y envoie, elle est une forme construite résultant de deux images superposées. Il est parfois difficile de s’y retrouver pour l’un comme pour l’autre.
Pour tenter de faire passer mon message comme je le souhaite, je peux tenter d’imposer ma projection en renforçant mon émission, pendant que l’autre pourra tenter d’en faire autant. Et cela se complique… La communication par projections peut devenir rapidement trompeuse, invivable, stérile et violente.

Les apparences peuvent aussi se voir comme une membrane
Une membrane est quelque chose à la perméabilité variable. Elle peut être perméable ou imperméable et en ce sens, elle joue le rôle d’un filtre. Elle tente et je tente par son intermédiaire de réguler le flux de communication entre moi et les autres. Je souhaiterais qu’elle laisse passer ce que je veux et non ce que je ne veux pas. Or, il m’est difficile de régler la sélectivité comme je le souhaite effectivement. Si je me ferme, je me protège, mais en même temps je me coupe. Je vais bloquer le passage à de nombreuses informations. Je peux ainsi m’isoler totalement des autres, c’est une forme d’autisme de communication. Si je m’ouvre plus, voire trop, je vais laisser cours, et parfois plus que je ne le souhaiterais, à toutes les informations. Je peux me retrouver envahi ou envahisseur, exposé ou dévoilé.

Les apparences sont aussi comme un miroir
D’un côté je regarde mon apparence et ce que le miroir me renvoie de ma propre apparence. En effet je possède moi-même plusieurs images de moi, celles que je perçois, celle que je connais, celle que je refuse de voir, mais surtout celle que je veux transmettre. L’image que me renvoie le miroir peut être différente de celle que je souhaite voir, ou ne correspond pas à celle que je souhaite donner. Cela peut me mettre en difficulté ou m’aider à mieux me connaître, selon ma capacité d’observation et de remise en question.
D’un autre côté, les autres me renvoient une autre perception de moi. Cette interface fonctionne donc comme un miroir double, qui renvoie une construction bâtie sur deux images. La mienne dans le miroir et celle des autres qui est aussi un miroir de ma propre apparence.

La fonction des apparences
Elle se joue à trois niveaux : utile, social et inconscient.

1. Les apparences utiles
Elles peuvent aussi être dites fonctionnelles, voire officielles. Elles servent à organiser la société, à permettre à chacun d’identifier rapidement (qui est qui), à régler les relations entre les autres humains, dans un but de facilité, dans l’ensemble de la société et à l’intérieur des groupes. À défaut d’équilibre, elle présente un niveau stabilisant ou rassurant.
Nous trouvons par exemple les uniformes et les grades. Les habits consacrés : le policier, le pompier, les religieux, le médecin, le magistrat et l’avocat.
Chacun sait rapidement qui est qui, qui fait quoi. La fonction de chacun est clairement affichée. L’apparence indique la fonction. Nous pouvons rajouter ici les titres, les honneurs et les médailles.
Mais certains codes d’apparence ne sont connus que des initiés. Les apparences servent alors à constituer des groupes sélectifs, voire exclusifs.
Ils apparaissent à l’intérieur du groupe qui commande et de celui qui obéit, comme les grades des officiers ou les nuances des costumes entre un magistrat et un avocat. Les apparences des religions ne sont connues que des pratiquants de cette religion. Cet aspect des apparences peut sélectionner ses adeptes. Il est exclusif, voire réducteur.
Apprendre à découvrir un groupe commencera par la familiarisation avec ses apparences qui seront une forme de porte d’entrée, une initiation.
Les habits d’apparence peuvent représenter une véritable identité en elle-même. Le policier, le pompier, le religieux, le magistrat. Qui est l’être derrière, comment s’y retrouve-t-il ? Pourquoi certains choisissent ce type de métier ? La fonction efface-t-elle l’individu, tout au moins lui apporte-t-elle une forme de structure et d’identité ?N’avez-vous jamais eu du mal à reconnaître une personne une fois enlevé son uniforme ? Et l’individu, comment vit-il ce double état, l’être et la fonction ? En quoi cela l’aide-t-il ou le bloque-t-il ? L’important encore une fois est la bonne relation entre l’être et la fonction, entre l’apparence et la profondeur.
L’apparence peut être une protection. En temps de guerre, ce ne sont pas des individus eux-mêmes qui se battent, mais des États qui s’affrontent, habillant les leurs de leurs uniformes. L’être qui se trouve derrière peut être totalement dissocié, agir « en service commandé », sous une apparence. Il est de fait, et à condition de respecter ces règles, protégé par les conventions internationales qui lui assurent la vie sauve dès qu’il quitte son action et qu’il devient prisonnier. Ici le respect des apparences sauve.
Le très beau film « Joyeux Noël » sur les pactisations entre des soldats adverses à Noël en 1914 a traduit la dissociation totale de l’être, dans son émotion sympathisant d’homme à homme, et l’homme prisonnier de ses devoirs nationaux concrétisés par l’apparence obligatoire. Cela aussi a fait très peur aux États. Fonction et liberté individuelle s’opposent et se confrontent.
L’absence d’uniforme fait passer le combattant pour un terroriste et lui réserve un sort mortel. Cette absence d’uniforme fait très peur aux grands États qui respectent, eux, (en principe) les lois des apparences et des règles.
Dans cette absence d’uniforme se révèle souvent une adhésion complète de l’individu à son combat. Cela traduit une forme de détermination et de cohérence, c’était le cas des résistants pendant la guerre. Le fait de ne pas être identifiables par leur apparence les rendait encore plus redoutables pour l’ennemi qui les traitait sans pitié.
Dans les deux cas la liberté et la cohérence individuelle jouent en faveur de l’individu qui met en accord son apparence et son être. Elle inquiète les structures qui perdent en discipline et en repères. La cohérence de l’individu est alors en opposition avec celle du groupe.
Il y a plus loin encore de véritables éléments de hiérarchie sociale. Les étiquettes des cours royales et les protocoles des républiques en sont la forme la plus élaborée. Elles renferment une multitude de codes, parfois simples, ou volontairement complexes. Les relations diplomatiques sont ainsi remplies d’apparences codées. Serrer la main devant les photographes, aller chercher à l’aéroport, sortir pour accueillir. Qui est assis à côté de qui. Les journalistes et les observateurs scrutent ces jeux d’apparences. Chacun y va de ses messages et de ses contre-messages.
Les Hindous avaient même organisé et généralisé ce principe des apparences avec le système des castes. Cette idée appliquée à toute la population était structurante du système social. Ce principe qui a été beaucoup décrié et que Gandhi a heureusement contribué largement à faire disparaître avait au départ une utilité sociale et pacifique. Dans l’Inde très ancienne, quand la population a commencé à augmenter et que tous ne pouvaient plus avoir tout en abondance, terre, nourriture, pouvoir, le risque de conflit pour la possession est apparu de façon de plus en plus importante. Cette civilisation a alors trouvé un moyen pour éviter les confrontations perpétuelles avec son lot de guerres et de dévastations. L’état de répartition de la société a été figé dans ce qu’il était à un moment donné. Chaque classe de la population s’est vu attribuer des droits de façon héréditaire. Vous étiez guerrier, prêtre, commerçant ou manant (sans castes) et cela devenait héréditaire. Ce fut le système des castes.
Plus encore, la religion institutionnalisait ce principe. C’était la volonté des dieux et eux seuls avaient la responsabilité de cet état. Fini les frustrations et les guerres. L’ordre était bien établi. Cela a eu des avantages en diminuant les conflits et des inconvénients par son injustice et son manque d’adaptation.
Cela s’est même inscrit dans l’architecture et les couleurs des maisons. Seuls les prêtres (brahmanes) avaient le droit d’avoir des maisons mauves. Les apparences étaient codifiées. Chaque être humain était réduit à la caste à laquelle il appartenait. Gandhi, en neutralisant ce système des castes par des privilèges accordés justement aux castes les plus basses, a voulu rétablir un équilibre. Mais surtout il a redonné à chaque être son individualité en lui permettant de réapparaître au-delà de son apparence codée.
Gandhi étai nommé « Mahatma », ce qui veut dire « grande âme ». L’âme a moins besoin d’apparence. Il fallait une grande âme pour aider l’homme à sortir de cet état.

2. Les apparences volontaires ou sociales
Elles ont pour but de montrer à l’autre ce que je souhaite lui montrer à titre individuel. Le masque que j’offre à l’autre, la manière dont je souhaite me positionner et me présenter dans la société. Ce sont ces apparences par lesquelles je souhaite contrôler mon aspect et manipuler ma relation aux autres.
C’est dans cet aspect qu’il faut se méfier des apparences.
Les vêtements et les modes, les coiffures et les bijoux, les maisons et les voitures, les clubs et les groupes auxquels j’appartiens, mes lieux de vacances et mes lieux de résidence, mes amis et mes relations, celles que j’ai et celles que je revendique. Qui je suis et à qui je veux ressembler.
C’est le lieu de tout et de rien, de la réalité comme de la frime, de la simplicité comme du tape-à-l’œil.
Dans ce domaine tout peut être sincère ou manipulé, à chacun de tenter de s’y retrouver. Les codes sociaux sont dans l’ensemble assez bien connus. Chacun peut les apprendre et apprendre à les connaître. Les « relookeurs » et les « conseillers en relations publiques » passent leur vie à les manipuler… et à vous manipuler en permanence. Le royaume de la langue de bois.
La publicité est essentiellement basée, dans son message, sur ces systèmes. Le marketing en est sa version commerciale et scientifique. En fonction de votre réalité ou de vos apparences, vous deviendrez des cibles, des catégories, des classes. La schizophrénie vous guette ou tout au moins la schizoïdie. La sincérité et l’honnêteté en sont les médicaments. Le courage d’être soi est souvent la condition.

3. Les apparences inconscientes
C’est l’ensemble des messages que j’envoie sans le vouloir. J’avais déjà abordé ce thème en partie dans un article sur la communication non-verbale (1). Nous retrouvons ici nos gestuelles, nos attitudes, nos positions physiques. Nos lapsus ou nos registres de mots. Les formes du corps jusqu’à la morphopsychologie nous rendent lisibles.
Dans ce domaine, loin de contrôler les messages que j’envoie, je suis plutôt dévoilé ou révélé. Certains diront même trahi par mes apparences.
Jean-Jacques Goldman le dit bien dans sa chanson « Tout était dit » : on ne ment qu’avec des mots, mieux vaut de loin se fier aux apparences.
Certaines techniques ont tenté de codifier ces messages involontaires. C’est le Vakog (visuel, auditif, kinésthésique c’est-à-dire mouvement, oculaire, gustatif) étudié par la PNL. Cette connaissance est une véritable boîte à outil pour aborder l’autre. Elle permet de l’aider comme soignant ou de le manipuler pour lui vendre un aspirateur.
Certains des messages, que nous pensons conscients et que nous contrôlons, ont une facette inconsciente et révélatrice. Refuser toute règle comme le font les adolescents est déjà une règle et une apparence. Un véritable uniforme à défaut d’identité.
Ce champ couplé au champ social est un lieu de forte manipulation, de jeux de pouvoir, de tromperies. La seule véritable solution réside dans la sincérité et la connaissance de soi. Le « connais-toi toi-même » et le monde t’appartiendra.
C’est à ce niveau que va se jouer une grande partie du jeu de séduction nécessaire à la relation amoureuse et sociale. Les relations amoureuses ont besoin de messages inconscients pour le choix du meilleur partenaire. Nous savons maintenant bien comment les hommes et les femmes se choisissent. La femme cherche inconsciemment des signes qui lui garantiront pour sa progéniture un père capable d’assurer la sécurité. Les hommes savent que dans la nature féminine, beauté et harmonie sont garantes de féminité, générosité, fécondité mais surtout d’un bon patrimoine génétique.
Les corps envoient des messages organiques sous forme de phéromones, ces molécules chimiques de la séduction amoureuse. Que dire de l’action perturbante des déodorants et de la chirurgie esthétique ?

Revenons à l’origine
Comment se constitue l’apparence et au départ, à quoi sert-elle ?
Revenons à notre constitution car en fait tout est là.
Ces apparences « apparemment si superficielles » vont nous permettre de comprendre en fait qui nous sommes vraiment et où nous en sommes de notre vie.
Lors de la constitution d’un être humain, la vie qui reste un mystère profond se met en place ou plutôt prend place dans un corps en habitant un patrimoine génétique, issu de la rencontre des deux parents, de leur histoire personnelle et commune, de leurs désirs et de leurs rêves. Avec tout ce bagage, tant organique (les chromosomes) que psychologique, l’embryon, puis le fœtus vont se développer pendant la grossesse. Le fœtus constitue tout autour de lui des couches de tissus et d’organes. Il prend forme, apparence concrète.
Là déjà il est en relation avec l’apparence de l’autre. « Cet enfant a l’air nerveux ou calme ». Façon dont la maman interprète ses mouvements par exemple. L’enfant peut par exemple ressentir une tension chez sa mère. Il l’interprétera comme il le pourra. Plutôt en fonction de lui, de façon très basique, avec des réactions d’action ou d’inhibition. Début d’une apparence. Début de relation. La membrane interface dont nous avons parlé est ici parfaitement concrète. Plus tard cette membrane interface deviendra virtuelle. Elle restera cependant toujours le lieu des apparences.
La paroi utérine est une interface physique, le placenta un lieu d’échanges chimiques. Mais les messages peuvent être gestuels, mécaniques, chimiques, hormonaux, nerveux, vibratoires. Ces interfaces vont déposer sur l’enfant des couches successives de vécu et d’informations.
Le psychiatre américain Stanislav Grof (2) a étudié ces interfaces à sa manière et les a même nommés « matrices périnatales ». Il les classe selon l’ordre chronologique de leur apparition. Tout cela relève de la mémorisation et de l’adaptation.
Puis vient la naissance, « quand l’enfant paraît » nous disait Françoise Dolto. Il a une apparence pour ses parents, la façon dont ils le voient, les réactions et l’image qu’ils lui renvoient. Une forme de miroir de constitution. Miroir pas du tout neutre et par beaucoup de points formant et déformant.

L’apparence se construit
Il y a deux partenaires. L’être humain avec tout au fond la nature de l’être profond. Puis ses différentes couches posées pour vivre et exister. Puis, en dehors, le monde avec ses parents, sa famille, ses proches et le monde de façon plus large.
Ces deux partenaires interagissent en permanence. Entre les deux se trouve et se construit cette interface qu’est l’apparence.
Nous pourrions dire que l’apparence est l’aspect visible et perceptible, le mode d’expression de ce que Jung appelait la personna. Ce que beaucoup de thérapies appellent la personnalité. La personnalité est en fait ce que j’ai dû construire pour m’adapter au monde. Les apparences sont ce qui en apparaît.
Entrent ici en jeu les croyances, les adaptations, les complexes, les peurs et les névroses. Mon apparence c’est ce que je pense devoir avoir comme attitude pour me sentir bien dans ce que je fais aujourd’hui, dans l’effet que je veux donner, le message que je veux envoyer. Il y a là beaucoup de décidé et autant d’inconscient et d’involontaire. Beaucoup d’attitudes qui me trompent et beaucoup où je donne une image. Beaucoup qui me trahissent sans que je le sache.
L’important est de voir les deux facettes :
– Ce que je donne à voir de moi.
– Ce que je dévoile sans le savoir avec en plus la sensation de le cacher.
Il existe donc des différences entre l’image que je veux donner et celle que je donne. Ce que je crois cacher et qu’en fait je montre.

Comment « être » dans tout cela ?
Nous comprenons bien, au terme de ce voyage, l’utilité et les pièges de l’apparence. Il y a plusieurs chemins à faire dans ce domaine.
Prendre conscience de ce que je suis et de l’image que je donne.
Il y a là un écart entre moi et mon apparence. Une part est utile comme des vêtements, une part me semblera les années passant de moins en moins utile. Prendre conscience du prix que je paye et les avantages.
L’important est la cohérence intérieure et extérieure. L’être humain se trouve alors confronté avec sa liberté qui est son bien le plus précieux et la définition même de son identité.
Tout cela est un véritable chemin de vie où la conscience, la sincérité et le courage sont les maîtres-mots.
Nous sommes là au cœur de la philosophie de la vie et de l’être humain.

Dr Olivier Soulier.