Le dernier chameau

En ce temps où les chercheurs de Dieu s’en allaient au désert pour vaincre leur chair et défier les forces invisibles des démons, un jeune moine désespérait de vaincre un jour. Il avait tout quitté en renonçant à son héritage et à tous ses biens ; aussi dans les moments de découragement, se disait-il qu’ayant brûlé ses vaisseaux, aucun retour en arrière n’était possible.

Son père spirituel essayait de lui faire comprendre qu’il n’était pas fait pour la solitude et que manquant de force, il s’exposait à toutes les tentations.
Et de fait, il succombait régulièrement. Il finit par accuser Dieu d’être un maître par trop tyrannique, car on prête souvent au Seigneur des exigences que l’on a soi-même choisies. En un mot, son désespoir était total.
Il alla consulter son père spirituel en lui disant que sa situation était sans issue.

« Je vais te raconter une histoire qui te dira le contraire, répondit le vieux solitaire. Un homme avait quatre fils et trente-neuf chameaux. Sur son lit de mort, il dicta son testament. L’aîné devait hériter de la moitié de ses biens, le puîné du quart, le troisième du huitième et le dernier du dixième. Quand il décéda, ses fils entreprirent de faire le partage mais comment diviser par 2, par 4 ou par 8 trente-neuf chameaux ? Ils se querellèrent longtemps et accusèrent leur père de les avoir mis dans une situation impossible. Un jour, un sage, fils d’Ismaël, arriva sur son chameau et déclara qu’il offrait sa monture pour résoudre le problème. Il divisa les quarante chameaux ainsi réunis de la manière suivante : au premier, il en donna vingt, au second dix, au troisième cinq et au dernier quatre : ce qui fait trente-neuf chameaux. Ainsi le sage put repartir sur sa monture.
Voilà comment les hommes se créent des problèmes insolubles et c’est un seul élément venu de l’extérieur qui peut en venir à bout. Ce dernier chameau, c’est la Providence car Dieu voit autrement que nous. »

Peu de temps après, une femme éplorée vint trouver le jeune aspirant à la solitude et lui confia sa détresse : son mari venait de mourir, la laissant avec de nombreux enfants à nourrir, or le temps de la moisson était arrivé. Le jeune homme vit là une occasion de faire le bien et sut que Dieu lui avait envoyé le dernier chameau. Il retourna en ville et se sanctifia en se dévouant, aidant de toutes ses forces toutes les veuves et les orphelins qui le sollicitaient. On dit qu’il mourut en contemplant la gloire de Dieu.