Le camphre, un célèbre inconnu !

Commentaire. Un médicament naturel, le camphre. A redécouvrir. Entre les ‘Baumes du Tigre’ et d’innombrables remèdes.

 

L’ARTICLE :

L’engouement pour les médecines naturelles et l’aromathérapie ne cesse de s’amplifier et les pharmaciens sont ainsi de plus en plus sollicités pour délivrer des conseils au comptoir dans ce domaine. Les onguents à base de camphre ont un succès tout particulier tant les propriétés thérapeutiques qui leur sont attribuées sont nombreuses et variées. Les risques liés à une utilisation inadéquate, notamment chez les jeunes enfants, ont également fait couler beaucoup d’encre. D’où l’idée du JIM de réaliser un sondage afin de tester les connaissances des pharmaciens sur cette question mais aussi, et surtout, de leur fournir une information validée sur les bénéfices du camphre en pathologies respiratoires et ORL et les précautions à prendre pour une utilisation en toute sécurité. Cette enquête a été réalisée du 30 septembre au 17 novembre 2016 par mail. 291 pharmaciens ont répondu.

Zoom sur les terpénoïdes

Le camphre est extrait du camphrier (Cinnamomum camphora), arbre de la famille des Lauracées, originaire de Chine et du Japon. Sur le plan chimique, cette substance aromatique d’origine naturelle, mais qui peut aussi être synthétisée, est une cétone de la famille des terpènes ou terpénoïdes (nom générique pour des hydrocarbures de formule générale [C5H8]n, auxquels se rattache un ensemble de substances dérivées très répandues dans le monde vivant). Tout comme le camphre, le menthol et l’eucalyptol qui appartiennent aussi à la famille des terpènes paraissent bien identifiés par la majorité des participants à cette enquête (respectivement par 72 % et 55 % des répondants). Moins connus, le cédrène (responsable de l’odeur des crayons), l’acide abiétique (qui se retrouve dans la résine d’une multitude de conifères), et le bêta-carotène (pigment orange des carottes et de nombreuses baies), sont aussi des terpènes (1), comme l’ont bien signalé respectivement 33 %, 14 % et 13 % des répondants.

Le camphre appartient à la famille des terpénoïdes (classe de substances naturelles organiques), au même titre que :

 

Une action sur les récepteurs de la muqueuse nasale et des voies aériennes supérieures

Le mécanisme d’action du camphre est resté longtemps inconnu mais la découverte des canaux TRP (transient receptor potentiel) au cours de ces dernières décennies a permis des avancées dans ce domaine (2), qui semblent bien connus (au moins en partie) des pharmaciens. En effet, respectivement, près de la moitié et plus d’un quart des participants à cette enquête connaissent l’existence des canaux sur lesquels agit le camphre, en particulier les thermorécepteurs sensibles au froid situés dans le nez et les récepteurs sensibles à des substances irritantes situées dans la gorge.

Les pharmaciens savent aussi (à 65 %) que lorsque le camphre est appliqué sur la peau, ses principaux bénéfices cliniques sont dus aux effets des vapeurs de camphre qui sont inhalées et qui vont agir par l’intermédiaire des récepteurs situés dans la muqueuse nasale et des voies aériennes supérieures. Plus précisément, on sait maintenant que le camphre agit sur les canaux TRPV1 et TRPV3 (thermorécepteurs des températures chaudes) et TRPM8 (thermorécepteurs sensibles au froid) (3, 4, 5, 6).

Les récepteurs TRPV1 sont situés sur des afférences nerveuses nasales susceptibles de moduler l’activation de zones tussigènes du tractus respiratoire. Le camphre est un  antagoniste des récepteurs TRPV1 et agit ainsi comme un anti irritant expliquant son effet antitussif. Le camphre agit également sur les voies respiratoires par l’intermédiaire des canaux TRPM8, thermorécepteurs sensibles au froid. En activant les récepteurs TRPM8 situés sur les neurones olfactifs, le camphre à l’instar du menthol et du cinéole donne une sensation d’augmentation du flux nasal et d’amélioration de la respiration nasale.

Pas de passage transcutané

Enfin, le camphre se comporte comme un agoniste des récepteurs TRPV3, présents en majorité dans les kératinocytes (cellules de la peau), et c‘est par ce biais qu’il provoque une sensation de chaleur lorsqu’il est appliqué au niveau cutané (8).  Il est important de souligner que cette sensation de chaleur ne s’accompagne pas d’un passage transcutané du camphre et que le camphre n’agit pas après passage transcutané. Cette idée reçue (admise par 72 % des répondants) est fausse : le passage transcutané du camphre est très faible et largement insuffisant pour provoquer des effets systémiques comme l’ont montré plusieurs études (9, 10,11).

Toux sèche et sensation de congestion nasale

Neuf pharmaciens sur 10 (90 %) savent que le camphre améliore la sensation de congestion nasale et près d’un tiers d’entre eux qu’il a un intérêt en cas de toux sèche liée à une irritation des voies respiratoires (30 %). A noter que si le camphre peut réduire en fréquence et en intensité des toux sèches, il n’a aucun intérêt et n’est pas recommandé en cas de toux productives, celles-ci permettant de « désencombrer » les bronches en évacuant les sécrétions. Par ailleurs, l’efficacité du camphre sur les céphalées et les maux de gorge invoquée par respectivement 66 % et 27 % des pharmaciens ne repose sur aucun rationnel scientifique, ni études cliniques.

Pour une utilisation en toute sécurité

Sans surprise, les précautions d’utilisation et les contre indications du camphre sont très bien connues des pharmaciens ! Plus de 9 répondants sur 10 savent qu’un onguent camphré ne doit pas être ingéré (de 90 à 97 % pour les questions n°4 et n°5), ni appliqué sur une zone de peau lésée (irritation, plaie) ou sur les muqueuses (96 %). La quasi-totalité des pharmaciens interrogés savent également que  l’application cutanée d’une pommade à base de camphre est contre indiquée chez l’enfant de moins de 6 ans  (96 %) et chez les personnes ayant des antécédents de convulsions ou d’épilepsie (95 %). En effet, l’Afssaps (devenue ANSM) a signalé en 2008 que des effets indésirables graves notamment neurologiques (convulsions) ont été observés chez des nourrissons et des enfants en bas âge (2,5 mois à 4 ans) « après utilisation de produits cosmétiques contenant des terpénoides notamment camphre, eucalyptol et menthol » (12).

Quelles sont les règles d’usage du camphre à respecter pour une utilisation en toute sécurité ?

 

En respectant ces règles de bon usage, le camphre en application cutanée n’expose à aucun risque particulier, hormis la possibilité d’irritation locale ou d’allergie.

Pour conclure, le camphre peut être utilisé pour lutter contre la toux sèche et la sensation de congestion nasale. Il offre une très bonne sécurité d’emploi dans le respect de simples règles de bon usage.

(1) Ourisson G : Terpènes. Encyclopedia Universalis [en ligne]. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/terpenes/

(2) Abegg D : Les thermo TRP : des canaux ioniques sensibles à la température. 20 avril 2009. Université de Genève.

(3) Hamidpoiur R et coll. : camphor (Cinnamomum camphora), a traditional remedy with the history of treating several diseases. IJCRI. 2013 ; 4(2) : 86-9.

(4) Selescu T et coll. : Camphor Activates and Sensitizes Transient Receptor Potential Melstatin 8 (TRPM 8) to Cooling and Icilin. Chem Senses. 2013 ; 38 : 563-75.

(5) Xu H et coll. : Camphor Activates and Strongly Desensitizes the Transient Receptor Potential Vanilloid Subtype 1 Channel in a Vanilloid-Independent Mechanism. The Journal of Neuroscience, 2005 ; 25(39) : 8924–8937.

(6) Zuccarini P : Camphor: risks and benefits of a benefits of a widely used natural product. J Appl Sci Environ Manage. 2009 ; 13(2) : 69-74.

(7) Buday et coll. : Modulation of cough response by sensory inputs from the nose – role of trigeminal TRPA1 versus TRPM8 channels. Cough. 2012. 8 ; 11.

(8) Geppetti P et coll. : Camphor, an old cough remedy with a new mechanism. Am J Respir Critic Care Med 2012 ; 185 : 342.

(9) Martin D et coll. : Dermal absorption of camphror, menthol and methyl salicylate in humans . J Clin Pharamacol 2004 ; 44 (10) : 1151.

(10) Schauer UM et coll. : Kinetics of 3-(4methylbenzylidene)camphor in rats an d humans after dermal application. Toxicol Appli Pharmacol 2006 15 ; 216 (2) : 339-46.

(11) Joly C et coll. : Intoxication aiguë par le camphre administré par voie externe chez un nourrisson. Ann Pediat 1980 ; 27 : 395-396.

(12) Afssaps. Produits cosmétiques à base de terpénoïdes : camphre, eucalyptol; menthol. Recommandations à l’attention des fabricants et responsables de la mise sur le marché. Août 2008. http://ansm.sante.fr/var/ansm_site/storage/original/application/c30b35ff8e76074d02a18529be79d48d.pdf

Dr Isabelle Birden

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Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 139