La parole de sagesse d’Isabelle Filliozat sur le Noël en famille dans les circonstances actuelles.

LE TEXTE D’ISABELLE FILLIOZAT :

Noël, c’est traditionnellement un temps de retrouvailles et de paix. Même pendant la Grande Guerre, ce soir-là, les soldats français, allemands et anglais ont suspendu les tirs et fraternisé. Notre président nous a accordé cette trêve. Oui, nous pourrons fêter Noël en famille. En famille rétrécie, mais en famille tout de même. Qui aurait cru à cette hallucinante privation de libertés et ces autorisations au compte-goutte, ne serait-ce qu’il y a un an ? Qui aurait cru à un tel contrôle de notre quotidien ?

Noël était déjà un moment compliqué pour les familles, les blessures d’enfance non dites étant réactivées sans que qui que ce soit n’ose en parler de crainte de gâcher le réveillon. Cadeaux, sapin, guirlandes lumineuses sont autant d’occasions de conflits autour des questions écologiques, environnementales ou économiques. Et puis, ce n’est pas simple de concilier, autour d’une même table, amateurs de chapon, de foie gras, végétariens, sans gluten, sans sucre, sans phosphates, sans lectines, sans FODMAP… Cette année, une fracture supplémentaire s’invite à table entre ceux qui veulent conserver distance et masque, parfois terrifiés à l’idée de contracter la maladie et d’en mourir, et ceux qui trouvent les mesures exagérées en famille et les taux d’incidence et surtout de décès plutôt rassurants, même chez les personnes à risque. Il y a les enfants qui craignent de tuer leur papi. Il y a les grands-parents qui veulent voir et embrasser leurs enfants et petits-enfants quitte à ce que ce soit leur dernier Noël. Au sein des familles recomposées, la complexité est plus grande encore. Jamais la préparation de Noël n’aura été le terrain de tant d’arbitrages et sur des questions nouvelles et tellement teintées de craintes que l’irrationnel règne en maître. La peur est au menu du réveillon. Peur du virus pour les uns, du chômage et de l’insécurité financière pour d’autres, de Big Brother, de la censure, de la montée du totalitarisme, de l’extrémisme religieux, de la perte de libertés suite aux décisions contre ce même extrêmisme religieux… Certains espèrent le vaccin comme un libérateur, d’autres le craignent comme une peste plus grande que le virus. Sur la toile, des médecins tentent de faire entendre une autre voix que l’officielle. Mais des fake news, des montages photo et vidéo surgissent ça et là et font courir des rumeurs pour décrédibiliser l’ensemble. C’est une guerre de l’information. Les «conspirateurs» infiltrent désormais les réseaux des «conspirationnistes». La plus grande confusion règne.

Ne nous laissons pas diviser. Un membre de la famille, un ami, se barde de certitudes ? N’oublions pas qu’une certitude est une tentative de lutte contre l’angoisse, une simplification de la réalité pour éviter l’anxiété face à la complexité. Plus l’angoisse est forte, plus les certitudes sont enracinées. Il est si rassurant de penser que les choses sont blanches ou noires, mais pas nuancées. Inutile donc de tenter de combattre les convictions d’autrui, nous ne ferions que les renforcer. Il sera plus efficace d’écouter les émotions sous-jacentes et de renforcer nos liens d’attachement. Plutôt que chercher à nous rassurer par la polarisation en POUR ou CONTRE, développons nos capacités à tolérer l’anxiété, à douter, à explorer, à analyser les données, à chausser les chaussons d’autrui et à penser la complexité. Non, les choses ne sont pas soit noires, soit blanches, soit positives, soit négatives. La pensée polarisée est une distorsion cognitive. La pensée complexe est plus exigeante, moins confortable, mais meilleure garante de notre liberté, actuelle et future.

Une autre émotion peut aussi se cacher sous le masque : la honte. Toute soumission induit de la honte. L’humain s’en protège en la refoulant dans l’inconscient et en préférant penser que les forces qui le contraignent sont fondamentalement bonnes. Alors, évitons de nous faire honte les uns aux autres en nous traitant de conspirationnistes ou de moutons aveugles. Renforcer la honte ne peut que renforcer l’idéalisation.

Mettons-nous à l’écoute des besoins émotionnels de chacun, et particulièrement des enfants et des très âgés. Ne nous laissons pas diviser. Oeuvrons ensemble à nous libérer de la honte et de la peur. Allez, vitamines D et C pour tous et joie d’être ensemble.

Bon réveillon de Noël !

ISABELLE FILLIOZAT

Texte paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 322