Je me suis scarifié

Commentaire. Que se passe t-il dans la tête d’un jeune qui se scarifie ? Cela semble un acte totalement destructeur. Cependant, si on le regarde d’une autre manière, comme nous l’explique ce jeune, se faire mal activement et physiquement peut être plus facile que de souffrir psychiquement le martyr sans réussir à le comprendre, et le sentir.

Matérialiser, incarner, mettre dans la chair apparait alors non seulement comme un moindre mal, mais plus encore comme une aide, un début de solution, un moyen de survivre à l’horreur indicible des souffrances innommables.

Ecoutez ce récit.

 

L’ARTICLE :

L’histoire de Fabien, 21 ans.

Recueilli par Elodie Font

La première fois, j’avais 14 ans. J’étais en 3e, et je vivais dans un cadre familial très pesant. Autant le raconter tout de suite, ma mère est décédée quelques jours après mes 4 ans. Juste après, mon père s’est mis en couple avec… la soeur de ma mère, que j’ai toujours détestée.

C’était tellement glauque ! Au fur et à mesure des années, je me suis senti de plus en plus mal. Mais je n’en parlais à personne. Je me persuadais qu’il y avait pire situation que la mienne, que je dramatisais mon mal-être. Je me sentais prisonnier, incapable d’exprimer ma colère.

Et puis, un jour, je suis rentré des cours, j’ai pris un couteau et je me suis tailladé le bras. Je me suis scarifié comme si je me punissais, comme si je l’avais bien mérité.

En fait, tu ne supportes tellement plus tes souffrances psychologiques que tu les déplaces, et tu les transformes en souffrance physique. C’est terrible parce que je sentais la lame sur mon avant-bras, et ensuite j’étais soulagé, apaisé, le temps de quelques secondes.

La douleur n’est pas immédiate, tu es dans une forme d’état second, poussé par l’adrénaline de la situation. Tu as l’impression que ça te fait du bien, même si ce n’est pas le cas. Alors j’ai recommencé. Et recommencé.

En période de crise familiale, je pouvais m’automutiler trois ou quatre fois par semaine. Sinon, c’était plus espacé. Il a fallu un moment avant que quelqu’un ne percute : je faisais attention à ne pas mutiler mes mains, pour que cela reste discret. Mon père ne voulait de toute façon rien voir – il a fait semblant de me croire, quand j’ai prétexté une chute sur du gravier. Mais un été, j’étais en colo et j’avais épuisé mille excuses possibles et imaginables pour échapper à la piscine.

J’ai senti les regards se tourner vers moi, comme si j’étais soudain un monstre. Je n’étais déjà pas très sociable, mais cela a accru mon manque de confiance dans les autres. Pareil au lycée où je me suis fait repérer en cours de sport : à partir de ce moment-là, j’étais le psychopathe maléfique complètement malade.

Comment leur expliquer ? Je ne savais pas, je n’avais pas les mots, pas le recul. J’étais frustré de ne rien pouvoir répondre. Quelque part, je comprenais leur réaction : même moi, lorsque j’étais enfant, j’avais vu un documentaire à la télé sur un groupe de gens qui se scarifiaient, et je me souviens avoir pensé qu’ils étaient fous.

J’ai grandi avec ce regard sur moi, je ne sais pas si on s’y habitue, mais au fur et à mesure, j’ai appris à contrôler – un peu – mes angoisses. Le salut, ça a été de quitter l’appart de mon père, de ne plus vivre sous cette chape de plomb permanente. Il ne suffit pas de déménager pour que tout aille mieux, mais ça aide. Nos relations sont bien plus apaisées, on ne s’engueule plus.

Et puis je me suis lancé dans le sport. Je me suis tellement défoncé à la muscu que je me suis blessé au bras, donc pour l’instant, je ne peux plus en faire ! Je me suis mis à écrire, aussi, surtout des poèmes, et à jouer de la guitare.

Ça n’efface rien – de toute façon, je ne peux pas gommer toutes ces traces sur mes bras et sur le haut de mon torse, elles sont un souvenir indélébile de ces années en enfer – mais ce sont de bons moyens pour se calmer. Après, je ne vais pas le cacher : j’ai encore peur, dès que je me sens très stressé, de reprendre un cutter ou un rasoir.

C’est comme ceux qui arrêtent la clope mais qui sont tentés de replonger en soirée, après avoir bu un verre ou deux. Mais je n’ai plus touché un couteau pour me scarifier depuis un an.

 

Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 133