Décès de Jean-Pierre Coffe, un épicurien à l’humour tranchant

 Commentaire. Mauvaise nouvelle, une page se tourne Jean Pierre Coffe nous a quitté.

Une belle grande gueule qui défendait si bien la bonne bouffe face à la malbouffe ; « de la merde » disait-il sans ménagement pour les formes. Précurseur, il nous parlait de ce que devient notre alimentation au quotidien, au milieu des bénéfices de la grande distribution et de l’alimentation et l’agriculture industrielle.

Coffe nous quitte peu après le départ de Jean Marie Pelt. La vie naturelle perd deux de ses meilleurs défenseurs. A nous de prendre le relais.

 

L’ARTICLE :

Jean-Pierre Coffe est mort à l’âge de 78 ans dans sa maison de campagne d’Eure-et-Loir. Il a ouvert une génération de Français à la gastronomie. Portrait.

La semaine dernière, il participait encore aux Grosses Têtes sur RTL. Célèbre pour son franc-parler et ses coups de gueule contre la malbouffe, Jean-Pierre Coffe est mort dans la nuit de lundi à mardi à l’âge de 78 ans dans sa maison de Lanneray, en Eure-et-Loir, à une dizaine de kilomètres de Châteaudun, où il vivait depuis plus de quarante ans. Derrière le ludion médiatique se cachait un homme triste, marqué par la vie… L’année dernière, nous l’avions rencontré à l’occasion de la publication du livre Une vie de Coffe (éditions Stock). Portrait de cet “épicurien à l’humour tranchant”, comme le décrit la comique Anne Roumanoff.

Il est des blessures dont on ne se remet jamais complètement. À 78 ans, Jean-Pierre Coffe fait toujours le même cauchemar : il vient d’être embauché comme garçon coiffeur à Lunéville. C’est ce qu’aurait voulu sa mère, femme avare de mots et de sentiments. La jeune veuve, trop occupée à vivre sa nouvelle histoire de coeur, n’a jamais eu d’ambition pour son fils unique. “Elle a passé sa vie près du téléphone, à attendre que ce con appelle !” éructe son enfant aujourd’hui presque octogénaire. Attablé en terrasse de la Cagouille dans le 14e arrondissement de Paris, l’homme entreprend de se venger sur une délicate poêlée de coques apparue sur la table. Le con en question était marié, il n’a jamais voulu épouser la veuve et adopter l’orphelin. “J’étais jaloux de lui. Il avait tout et moi je n’avais rien.” Coffe a pris sa revanche sur la vie, mais se persuade encore que tout pourrait lui échapper. Trois faillites, une vie d’excès, un mariage raté et toujours cette peur du salon de coiffure de Lunéville qui revient. Caché derrière ses lunettes de saltimbanque, l’amuseur public se laisse embrumer par les souvenirs. L’inoubliable Puligny-Montrachet de Jean-François Coche Dury lui réchauffera le coeur.

“Il a rejoint les gens qu’il avait combattus”

Voilà plus de trente ans que ce flambeur écorché vif se bat pour politiser la gastronomie. Faire de la bonne chère un acte militant, une affirmation identitaire des terroirs, un acte de soutien aux petits producteurs qui vivent – eux aussi – avec la peur d’être oubliés. Avec Coffe, ils ont trouvé leur tribun. “Si la malbouffe recule en France, c’est grâce à lui!” explique son ancien disciple et critique gastronomique Périco Légasse. Les deux hommes se sont violemment fâchés lorsque Coffe a signé un contrat avec Leader Price en 2009. “Il a rejoint les gens qu’il avait combattus pendant toute sa vie !” se désole son ancien fidèle. Le lien filial est rompu. “Il m’a déçu, mais je n’oublie pas que je lui suis redevable. C’est un visionnaire. Il est le premier à avoir compris que si on arrête d’acheter de la merde, on fout le système en l’air.” La merde. Ce mot a fait de Coffe une star très cathodique. Tout le monde se souvient de ce jour où il balança des saucisses industrielles à travers un plateau télé en vociférant : “Mais c’est de la merde !” Il ne l’a dit qu’une seule fois et la phrase est devenue le gimmick de sa marionnette aux Guignols. “Cette phrase était pour moi l’expression de la liberté la plus absolue. Personne dans la presse ou la télé n’ose dire les choses ainsi.” Paniquée, la marque malmenée lui avait à l’époque proposé une très forte somme d’argent en échange de la promesse de ne plus jamais parler d’elle. Il n’a pas signé et a continué ses outrances adorées du public. L’ancien animateur jure qu’il s’est adouci avec le temps. Enfin presque. Lorsqu’arrive son assiette de merlu décorée de poivre, il éructe à l’attention du serveur : “Le poivre et le vinaigre balsamique, c’est l’éjaculation du chef. Il en colle partout quand il n’a plus la santé pour aller foutre son sperme ailleurs !” Puis il feint de regretter son emportement : “Vous allez encore écrire que je m’insurge facilement.” Mais non.

Son premier rêve : le théâtre !

Coffe reçoit les baffes comme il en donne. Certaines laissent plus de marques que d’autres. L’échec de son restaurant baptisé Le Modeste, rue Rambuteau, lui reste en travers de la gorge. “Mon pari, c’était tout ce que font les restaurants actuellement.” Un hôtel particulier du XVIIIe siècle embrassant d’un seul regard la modernité du Centre Beaubourg. Seulement, l’homme d’affaires libanais qui avait soutenu le projet a disparu. Coffe, qui s’était porté garant auprès des banques, s’est retrouvé à la tête d’une dette proportionnelle à sa mégalomanie. Il a dû vendre son chef-d’oeuvre occupé aujourd’hui par un fast-food. “Si je recroisais cet homme d’affaires, je crois que je ferais une connerie.” La rancune est tenace et trente ans plus tard, la banqueroute n’est toujours pas digérée. Le business, Coffe est tombé dedans par hasard, mais son premier rêve, c’était le théâtre. “Comme tous les personnages truculents, il est complexe, pudique et un peu triste”, décrypte la chroniqueuse et journaliste Natacha Polony. Elle se souvient d’une visite en sa compagnie dans un jardin merveilleux où poussait une magnifique pivoine arbustive. “Il s’est approché des fleurs, a plongé son nez dans l’une d’entre elles, a fermé les yeux pour en sentir le parfum. Il a rompu le silence en expirant : La salope !

Un avortement dont il ne se remet pas

Ses histoires avec les femmes ne se sont jamais très bien terminées. À l’entendre, il aurait découvert sa bisexualité par accident : “Deux types bourrés qui se retrouvent dans un lit, c’est du hasard. Mais c’était agréable, alors j’ai eu envie de recommencer.” Il réfléchit. “J’ai été marié à une femme. Nous allions avoir un enfant. J’étais heureux. Puis j’ai découvert mon enfant mort dans le bidet. Ma femme m’a expliqué qu’elle avait fait une fausse couche, mais je reste convaincu que c’était un avortement. Quoi qu’il en soit, je ne serais pas le même homme si cette histoire n’était pas arrivée.” Il n’a pas oublié, il a simplement appris à vivre avec ce souvenir qui le hante encore, entre le salon de coiffure de Lunéville, un terrible accident de voiture et ses trois faillites. Aujourd’hui, il partage son quotidien avec un homme, dans sa maison près de Châteaudun. Indécrottable séducteur, il pratique l’érotisme gastronomique : “Partager une tartine et boire dans le même verre, c’est pas mal.” Avant d’enchaîner : “On partagerait bien un dessert pour deux, non ?” C’est donc autour d’un Paris-Brest disproportionné, servi avec deux cuillères, que l’homme de goût, généralement irascible, se livre à un ultime examen de conscience : “Finalement, j’ai adoré la vie que j’ai eue.” Puis il s’engouffre, repu et satisfait, dans un taxi.

Une vie de Coffe par Jean-Pierre Coffe, éditions Stock, 396 pages, 20 euros.

 

http://www.lepoint.fr/medias/coffe-vous-allez-encore-ecrire-que-je-m-insurge-facilement-06-05-2015-1926581_260.php?M_BT=802922630852&m_i=szp0wBi7W_onxHtq8YzBs2xzsNwrWKKQZji%2BRoHV7IHcf5RP9LM%2BbGLlmY42TiIk7gMNUpSlldyzhNIa3oNsWIZP4Dpssq#xtor=EPR-6-[Newsletter-Matinale]-20160330

 

Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 111