Bzzz…. Les pesticides tueurs d’abeilles dans le viseur des députés

Commentaire. Heureusement les députés sembleraient vouloir voter une loi ad-hoc, mais ne nous réjouissons pas trop vite.

 

 

L’ARTICLE :

Le projet de loi biodiversité, débattu à l’Assemblée nationale ce mardi, pourrait acter l’interdiction des néonicotinoïdes, des molécules accusées de décimer les abeilles.

“D’heure en heure / L’apiculteur se meurt”. La sombre prophétie susurrée par Alain Bashung dans sa chanson “L’Apiculteur” (1994) ne sera-t-elle bientôt qu’un mauvais souvenir ? A partir de ce mardi 15 mars, l’Assemblée nationale examine en tout cas en deuxième lecture le projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, qui pourrait acter l’interdiction en France des néonicotinoïdes à partir de 2017.

Néonicotinoïdes ? Derrière cet intitulé alambiqué se cachent cinq substances chimiques qui entrent depuis le début des années 1990 dans la composition d’insecticides agricoles. Certains d’entre eux sont d’ailleurs déjà bannis des champs français, comme le Gaucho (interdit en 1999 et 2004) ou le Cruiser OSR (en 2012), et trois néonicotinoïdes (la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame) font l’objet d’une interdiction partielle en Europe décrétée par la Commission de Bruxelles  en 2013.

“Sévères effets négatifs”

Mais qu’est-ce qu’on reproche à ces molécules représentant tout de même 40% des insecticides agricoles (et 6% du total des pesticides) vendus en France ? De détraquer le système nerveux de abeilles, ce qui contribue à hâter leur disparition.

“Les études scientifiques s’accumulent qui démontrent la nocivité de ces substances sur les populations de pollinisateurs. Celle-ci ne fait plus de doute”

martèle Delphine Batho, députée (PS) des Deux-Sèvres, ex-ministre de l’Ecologie et fer de lance de l’interdiction à l’Assemblée nationale.

La dernière étude française en date, celle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) lui donne plutôt raison : elle indique en effet que même s’il “manque toujours des connaissances importantes concernant l’impact des néonicotinoïdes sur les abeilles”, “l’utilisation des néonicotinoïdes entraîne de sévères effets négatifs sur les espèces pollinisatrices.” Et l’Agence de réitérer son soutien à l’interdiction partielle édictée par le Commission européenne.

Abeilles, lombrics et humains

Les apiculteurs, qui manifestent ce mardi 15 mars devant le Palais-Bourbon, aimeraient que la France aille plus loin que Bruxelles. Gilles Lanio, président de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf) :

“L’année dernière, nos colonies d’abeilles ont connu une mortalité moyenne de 30%, avec des pointes à 50 ou 80% sur certaines ruches ! En 1995, la France produisait 33.000 tonnes de miel, soit trois fois plus qu’aujourd’hui. Il faut enrayer cette catastrophe.”

Le fléau ne touche d’ailleurs pas que les abeilles, mais aussi les lombrics, les batraciens et les oiseaux. Quant aux humains, même si les données scientifiques manquent encore, certains néonicotinoïdes perturberaient aussi leurs hormones et pourraient être cancérigènes.

Amandine Lebreton, responsable des questions agricoles à la Fondation Nicolas-Hulot, l’une des ONG qui réclame l’interdiction de ces substances, explique :

“Le problème, c’est que les néonicotonoïdes sont vendus souvent aux agriculteurs sous forme de semences ‘enrobées’, c’est-à-dire des graines recouvertes d’insecticides plantées telles quelles. Or, on sait que 2% à 20% seulement de l’enrobage reste dans la plante : le reste empoisonne le sol, les nappes phréatiques, les rivières…”

Esprits mûrs

Depuis qu’en juin 2015, une quarantaine de Parlementaires ont appelé à l’interdiction de ces produits, on croyait que les esprits étaient mûrs pour agir. Mais le glas des néonicotinoïdes n’a pas encore sonné, loin de là. Delphine Batho et d’autres députés, qui avaient profité de la loi biodiversité pour déposer l'”amendement néonicotinoïde” savent bien que le gouvernement lui-même n’y est guère favorable, pas plus que la rapporteure (PS) de la loi, Geneviève Gaillard.

C’est qu’il s’agit de ne pas mécontenter les grands syndicats agricoles, notamment la FNSEA qui, sans se déclarer un farouche défenseur de ces substances chimiques, appelle à une “approche proportionnée” en la matière. Autrement dit, ne plus bouger un orteil.

Et l’on ne parle pas de Syngenta, Bayer, BASF et de tous les géants de la fabrication de pesticides, regroupés au sein de l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP) qui pèsent quelque 2,2 milliards d’euros en 2015. Et considèrent, dans un communiqué de presse, que l’interdiction des néonicotinoïdes est

une “démarche injustifiée et stigmatisante” qui “ne ferait que créer de nouvelles distorsions de concurrence au détriment des productions nationales.”

Traduction : qui ferait baisser les rendements des cultivateurs français et les rendrait plus vulnérables face aux rivaux étrangers.

 Sauver l’alimentation

Cette vision est battue en brèche par Delphine Batho :

“Etablir un lien entre usage des néonicotinoïdes et rendements est plus que simpliste ! L’interdiction du Cruiser OSR pour l’enrobage des semis de colza en 2012 n’a pas empêché la récolte 2014 d’être excellente. Plusieurs de nos voisins, comme l’Italie ou l’Allemagne, ont réduit l’usage de néonicotinoïdes de manière plus drastique que nous et cela n’a eu aucun impact sur leurs rendements.”

Scientifiquement, c’est même plutôt le contraire qui est vérifié depuis (au moins) une étude de l’Inra rendue publique en janvier 2016. Celle-ci souligne que la disparition des pollinisateurs est une catastrophe absolue pour les rendements mondiaux, puisque 30% des gains de productivité agricole sont imputables à la diversité des butineurs sur une parcelle. En clair : les sauver, c’est sauver rien de moins que l’alimentation mondiale. Mais les députés l’entendront-ils de cette oreille ?

Arnaud Gonzague

http://tempsreel.nouvelobs.com/planete/20160314.OBS6381/bzzz-les-pesticides-tueurs-d-abeilles-dans-le-viseur-des-deputes.html#xtor=EPR-1-[ObsActu8h]-20160315

 

Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 109